â French Version
Entretien réalisé par Philippe Cuenat en 2012
Toute chose a deux anses, lâune par oĂč il est possible de la porter, lâautre par oĂč câest impossible.
EpictĂšte, Manuel (XLIII, trad. par Emmanuel Cattin)
Philippe Cuenat: Depuis prĂšs de trente ans, certains de tes sujets nâont quasiment pas variĂ©. Tes rĂ©fĂ©rences esthĂ©tiques, morales, politiques, spirituelles sont-elles Ă©galement les mĂȘmes?
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Pedro Peschiera: En effet, certains de mes sujets nâont guĂšre changĂ©. DĂšs le dĂ©but, quand jâai commencĂ© Ă concevoir une iconographie, jâai su quâil y avait lĂ certains sujets qui Ă©taient particuliĂšrement larges, prĂ©gnants et utiles pour ce que je voulais dire et qui allaient subsister longtemps. Le contenu de mon travail nâa pas vraiment variĂ© non plus car il est profond et multiforme, par contre, le choix des motifs sâest Ă©largi et sâĂ©largira encore. Jâai donc voulu «labourer large» en Ă©laborant la notion de famille de peintures.
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Il est certain que tant que je ne percevrai pas lâĂ©puisement dâune forme et que jâĂ©prouverai le besoin, lâurgence et surtout le dĂ©sir dâutiliser un sujet dĂ©terminĂ©, je continuerai de le faire.
Quant Ă mes rĂ©fĂ©rences esthĂ©tiques, elles ont bien Ă©voluĂ©. Les influences de lâarchitecture romane, de la peinture de la premiĂšre Renaissance et le gĂ©omĂ©trisme architectural sont toujours lĂ , comme un fondement. Depuis, je me suis pris de passion pour la peinture vĂ©nitienne du XVIe siĂšcle, pour les paysagistes français et italiens du XVIIe et pour certains artistes contemporains. Tout cela ne se reflĂšte peut-ĂȘtre pas de façon Ă©vidente encore dans ma peinture, mais je crois que câest en train dâapparaĂźtre dans ma façon de traiter la couleur. Il me semble que pour quelquâun qui aime la peinture, les anciens VĂ©nitiens sont toujours dâactualitĂ©. Je les regarde souvent, il mâest toujours indispensable dâaller aux sources. Chez moi tout se fait lentement et presque toujours de façon continue, sans coupures.
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Ă partir du dĂ©but des annĂ©es 1980, je suis peu Ă peu devenu agnostique, câĂ©tait une pĂ©riode difficile et dĂ©cisive. Et mes positions morales et politiques en ont Ă©tĂ© naturellement changĂ©es. Moralement, bien sĂ»r, je reste tributaire de la tradition chrĂ©tienne, car son empreinte est indĂ©lĂ©bile mais sans la perspective du renoncement quelque peu ascĂ©tique qui Ă©tait la mienne avant.
Politiquement, je nâai pas de position fixe. Dans certains domaines je peux avoir des idĂ©es conservatrices, dans dâautres libertaires. Je nâaime pas le politiquement correct, je nâaime pas la pensĂ©e dominante en gĂ©nĂ©ral.
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Ph. C.: Ta peinture se dĂ©veloppe dans un espace mimĂ©tique. Mais cet espace nâa pas de visĂ©e naturaliste ou rĂ©aliste. Faut-il en dĂ©duire une position fondamentalement antinaturaliste? Est-ce que cela vient de ce que ton travail se construit avant tout dans lâimitatio, dans le rapport aux anciens?
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P. P.: Pendant mon enfance et mon adolescence Ă Lima, ma mĂšre avait Ă la maison quelques livres dâart. JâĂ©tais captivĂ© par les reproductions de peintures de la Renaissance au dĂ©but du XXe siĂšcle. Il nây avait pas de musĂ©es abritant des Ćuvres des grands maĂźtres de la peinture occidentale. Ma premiĂšre introduction Ă lâart sâest faite Ă travers des reproductions dâĆuvres dominĂ©es par la mimĂšsis, par lâespace illusionniste. Je nâai Ă©tĂ© confrontĂ© Ă des Ćuvres dâart cubistes, abstraites, etc. ainsi quâĂ lâart mĂ©diĂ©val ou aux primitifs italiens quâun peu plus tard. Je crois quâen cela ma situation Ă©tait analogue Ă celle de beaucoup de gens. NĂ©anmoins, quand jâai dĂ©cidĂ© de me consacrer Ă la peinture, jâavais dĂ©jĂ conscience de lâabstraction, mais jâai dĂšs le dĂ©but optĂ© pour une figuration plus ou moins illusionniste. Je dis plus ou moins, car jâaimais Gauguin, Redon, Munch, le dernier MonetâŠ
Jâai en plus toujours su quâil me fallait un sujet. La question de la peinture «seule» ne mâintĂ©ressait pas et je nâavais pas le moindre dĂ©sir dây travailler. Jâaimais et jâaime toujours le sujet en peinture â pas de façon exclusive dans lâapprĂ©ciation que je porte sur lâart des autres, bien sĂ»r â mais en ce qui me concerne, absolument. Je crois que tout est dans lâart de faire en sorte que le sujet ne dĂ©truise pas la peinture ou, autrement dit, quâelle soit plus forte que le sujet, aussi fort soit-il⊠Cette dialectique est riche.
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Il me semblait et il me semble toujours, et cela malgrĂ© mon intĂ©rĂȘt pour lâart non figuratif ou abstrait, que la peinture figurative se prĂȘte plus Ă jouer avec le regard du spectateur et, en manipulant la façon de reprĂ©senter les choses Ă le conduire vers un domaine ou une poĂ©tique particuliĂšre. La façon de modifier, de moduler, dâaccentuer ou dâamoindrir les effets de lâespace illusionniste me semblent infinies â avec lâavantage quâon se base sur une sorte dâacquis qui est la mimĂšsis.
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La nĂ©cessitĂ© dâune direction gĂ©nĂ©rale, mĂȘme imprĂ©cise, projetĂ©e dans lâĆuvre avant quâelle ne soit commencĂ©e mâest fondamentale, mĂȘme si en cours de route elle peut quelque peu varier. Bien sĂ»r, chez-moi la direction est loin dâĂȘtre dâordre exclusivement pictural.
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Ătrangement peut-ĂȘtre, mon intĂ©rĂȘt pour lâart ou pour la peinture ne vient pas directement de ma vie, de mon expĂ©rience du monde, de mes observations de la rĂ©alitĂ©. Il naĂźt surtout de ma passion pour les peintures elles-mĂȘmes, quâelles soient trĂšs anciennes, anciennes, moins anciennes ou modernes â une passion pour un Ă©norme patrimoine hĂ©ritĂ© Ă travers les Ăąges â, mĂȘme si, souvent, quand je les regarde, il mâarrive dâoublier leur histoire car pour moi lĂ nâest pas le plus important. Les peintures que jâaime, quelle que soit lâĂ©poque Ă laquelle elles appartiennent, ont sur moi un effet extrĂȘmement stimulant, tant au niveau mental que sensoriel. Elles mâintimident terriblement mais, en mĂȘme temps, elles me donnent surtout envie de peindre. Il mâarrive trĂšs souvent mĂȘme de vouloir les avoir peintes⊠Je rĂȘve et jâessaye donc de mâincorporer, de faire miennes, depuis dĂ©jĂ longtemps, les peintures que jâaime.
Le naturalisme, le rĂ©alisme ne me conviennent pas comme dĂ©marche: la rigueur dans lâobservation, la description et le rendu du monde ou encore lâutilisation de la photo dans la procĂ©dure picturale ne me tentent pas. Jâai toujours pensĂ© que jâĂ©tais bien trop subjectif pour pouvoir ĂȘtre un rĂ©aliste. Ce nâest bien sĂ»r pas un jugement de valeur car jâaime la peinture rĂ©aliste, mais ce nâest tout simplement pas une voie pour moi. Il mâa toujours fallu une sorte de distance par rapport Ă la rĂ©alitĂ©. Ă titre dâexemple, la conception de lâespace des prĂ©delles des primitifs, celle de la premiĂšre Renaissance, et mĂȘme encore celle des maniĂ©ristes ont eu chez-moi de trĂšs fortes rĂ©sonnances.
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Lâespace vraisemblable mais parfaitement mental et gĂ©omĂ©trique de Piero della Francesca mâa Ă©tĂ© essentiel de mĂȘme que les distorsions et les fausses perspectives des primitifs, les espaces trĂšs refermĂ©s, trĂšs peuplĂ©s et peu profonds de certains tableaux de Pontormo ou de Rosso Fiorentino. Jâaime beaucoup les reliefs, lĂ oĂč les creux et les saillies sâarc-boutent de façon contrastĂ©e, serrĂ©e, se compriment dans une profondeur trĂšs restreinte.
Il y a aussi une maniĂšre imaginaire, subjective de traiter lâespace illusionniste. Utiliser un espace clos comme celui que jâutilise, des volumes proĂ©minents, des perspectives accĂ©lĂ©rĂ©es ou aplaties, des Ă©clairages arbitraires, des jeux dâĂ©chelle, des rendus en aplat ou des fondus atmosphĂ©riques et Dieu sait quoi encore⊠et tout cela mĂȘme sans parler de la couleur â toutes ces maniĂšres, toutes ces possibilitĂ©s de traiter, de manipuler lâespace illusionniste font que je ne peux pas mâen tenir au rĂ©alisme, mĂȘme si je le voulais, car la volontĂ© de forcer un peu les choses, de les transfigurer mâest irrĂ©sistible; cela fait partie dâun sentiment de libertĂ© que jâĂ©prouve en le faisant. Comme si je trouvais lĂ mes propres Ă©lĂ©ments, un langage pour construire un monde, une vision.
Je ne crois pas ĂȘtre antirĂ©aliste ou antinaturaliste. Si le courant dominant actuel Ă©tait le rĂ©alisme ou le naturalisme, alors, sĂ»rement, les choses pourraient ĂȘtre vues ainsi, mais je crois tout simplement que je ne peux ĂȘtre ni lâun ni lâautre, hĂ©las peut-ĂȘtre, car jâaime les paysages de Courbet, de Corot, autant que les peintures de Lucian Freud et les xylographies de Franz GertschâŠ
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Quant au rapport aux anciens, jâaimerais mâinscrire dans une sorte de continuum temporel, donc pourquoi sâen priver, pourquoi exclure quoi que ce soit? Les anciens comme ceux qui le sont moins mâont Ă©tĂ© et me sont toujours essentiels.
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Ph. C.: Je me permets dâinsister un peu car cela me semble primordial dans le rapport que tu entretiens avec la peinture et la question de la reprĂ©sentation. Tu dis nâavoir pas Ă©tĂ© tentĂ© par la reproduction photographique. Or câest souvent par ce biais que sont rĂ©apparues, Ă la suite de lâart formaliste des annĂ©es 1960-1970, la question de la reprĂ©sentation et, avec elle, celle de la peinture. Lâautre axe de ce retour Ă la peinture sâest manifestĂ© Ă la mĂȘme pĂ©riode sous la forme du primitivisme, du geste, de lâimmĂ©diatetĂ©, de lâinstinctif, mais aussi du rĂȘve, dâun onirisme violent et spectaculaire. Cet aspect du retour Ă la peinture fait partie, comme son pendant plus «conceptuel», du contexte dans lequel tu tâes formĂ©. Est-ce que la peinture de Cucchi par exemple, ou dâautres artistes de la Transavanguardia, avec leur travail de schĂ©matisation de lâespace, leurs rĂ©fĂ©rences antinaturalistes, tout particuliĂšrement dans le choix des couleurs â choix des couleurs qui mâapparaĂźt actuellement comme un trait trĂšs important de ton travail â ont comptĂ© pour toi?
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P. P.: Durant la presque totalitĂ© de mes annĂ©es de formation Ă Lima et, par la suite Ă GenĂšve, je nâavais pas une connaissance prĂ©cise de ce quâĂ©tait lâart contemporain de lâĂ©poque. Comme je venais dâailleurs, je regardais ça dâassez loin et je me sentais peu ou pas concernĂ©. Dans mon cas, le choix de faire de la peinture sâappuyait sur une connaissance de lâhistoire de lâart assez approximative et gĂ©nĂ©rale, qui commençait Ă la Renaissance et qui terminait avec la fin du XIXe siĂšcle. Sur les premiĂšres avant-gardes du XXe siĂšcle, jâĂ©tais un peu informĂ© mais jâavais lâimpression quâelles avaient Ă©tĂ© lancĂ©es par des peintres qui avaient dĂ©jĂ un savoir de ce quâĂ©tait la peinture et son histoire et qui rĂ©agissaient donc en prenant une position de rupture. Ce nâĂ©tait absolument pas mon cas.
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Je voulais trouver mon chemin dans une histoire plus large et surtout, plus riche que celle des seules pĂ©riodes dâavant-garde. Il me semblait aussi que les avant-gardes formaient une branche particuliĂšre de la crĂ©ation artistique, quâelles ne la reprĂ©sentaient pas vraiment dans sa totalitĂ© et quâelles nâen Ă©taient pas le seul aspect pertinent. Je connaissais un peu le Pop art, mais jâignorais quasi totalement lâart conceptuel, le minimalisme et les autres tendances de lâĂ©poque. Ce nâest quâĂ la fin de mes Ă©tudes Ă lâĂ©cole dâart et au dĂ©but de mon passage Ă lâuniversitĂ© que jâai pris plus profondĂ©ment connaissance de lâimportance des avant-gardes contemporaines et de la contrainte quâelles reprĂ©sentaient, de leur aspect normatif, mais ma direction Ă©tait dĂ©jĂ prise.
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Donc pour mon travail je ne me suis pas posĂ© la question des avant-gardes comme de quelque chose Ă suivre, par rapport Ă quoi je devais prendre position, dont il fallait rendre compte de façon explicite. Les choix, les dĂ©marches, les problĂ©matiques des avant-gardes avaient peu Ă me dire sur mon rapport Ă la vie et au monde. La consĂ©quence en est que mon choix de faire de la peinture et, plus encore, de la peinture figurative, nâa pas eu grand-chose Ă voir avec une rĂ©action par rapport au formalisme des mouvements prĂ©cĂ©dents ou une rĂ©flexion sur le retour Ă la peinture et Ă la reprĂ©sentation mĂ©diatisĂ© par la photo, le primitivisme, le nĂ©o-expressionnisme ou la Transavanguardia italienne. Pour moi, il nâa jamais Ă©tĂ© question de mettre une subjectivitĂ© spontanĂ©e au premier plan, que cela soit par le biais du coup de pinceau, par un traitement fougueux de la matiĂšre ou par une sorte de mythologie personnelle qui relaterait uniquement mon histoire.
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Les influences les plus manifestes dans mon travail, il me semble, demeurent la «pittura metafisica» de Chirico, lâart roman et, beaucoup aussi, celui des primitifs italiens avec leur espace qui, Ă cause de leur naĂŻvetĂ© justement et de leur libertĂ© par rapport Ă la perspective, avait lâair plastiquement «moderne». Jâaimerais aussi mentionner une artiste pĂ©ruvienne dâorigine japonaise, Tilsa Tsuchiya. Elle a eu une influence majeure sur ma peinture. Mon goĂ»t pour la qualitĂ© des surfaces picturales, ainsi que ma dĂ©couverte des glacis proviennent de ma rencontre avec elle et de mon admiration pour son art. Ensuite il y a eu Piero, Rothko et ses aplats un peu atmosphĂ©riques. Les paysages de Kiefer ou bien Anish Kapoor me touchent beaucoup, plus que Cucchi (dont jâai vu trĂšs peu dâĆuvres) et les autres⊠Jâai aussi vu les aplats colorĂ©s de Matisse et de Brice Marden, les surfaces de couleur vibrantes de Bonnard, bien avant celles de Cucchi.
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Cependant, jâadmets que ma peinture et son espace et mĂȘme sa couleur ont quelque chose dâintrinsĂšquement italien. Il est vrai aussi que le fait dâavoir rapprochĂ© mes façades du premier plan de façon extrĂȘme, jusquâĂ occuper la presque totalitĂ© de la surface du tableau, constitue un acte radical â hyperbole du sujet, surdimensionnĂ©, qui devient plan de couleur afin de pouvoir en expĂ©rimenter les effets de plus en plus intensĂ©ment â un acte qui peut «faire» XXe siĂšcle. NĂ©anmoins, mon travail doit peu Ă lâart de ces cinquante derniĂšres annĂ©es. Mon identitĂ© esthĂ©tique, ma sensibilitĂ©, mes affinitĂ©s intimes ont primĂ©, au dĂ©triment sĂ»rement dâun positionnement plus engagĂ© et plus positif vis Ă vis de la production du nouveau.
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Ph. C.: Revenons briĂšvement Ă la question de la couleur. Comment conçois-tu son rĂŽle dans ton travail? Par provocation, ne pourrions-nous pas dire quâelle te permet de varier infiniment lâapparence dâune Ćuvre qui se rĂ©pĂšte toujours?
P. P.: Une fois que les façades et les autres motifs se sont rapprochĂ©s considĂ©rablement du premier plan, je me suis aperçu que cela me permettait dâutiliser des grands pans oĂč la couleur pouvait ĂȘtre appliquĂ©e de maniĂšre plus ou moins fragmentĂ©e de façon Ă favoriser sa vibration. Jâai dâabord utilisĂ© des teintes trĂšs sombres en voulant me distancer des peintures plutĂŽt claires que jâavais faites auparavant pendant ma pĂ©riode de formation et qui reprĂ©sentaient des paysages dĂ©nudĂ©s avec des architectures. Avec le temps, lâassurance est venue, les tons se sont Ă©claircis et les teintes se sont intensifiĂ©es. La couleur est lentement devenue dâune importance primordiale, mĂȘme si elle nâest pas utilisĂ©e de façon pure ou crue. Elle est surtout modulĂ©e par une grande quantitĂ© de glacis. Lâutilisation des glacis sur dâassez larges Ă©tendues mâa permis dâentrevoir lâĂ©norme richesse de la couleur. Ce maniement lent et progressif de la couleur exerce actuellement sur moi une sorte de fascination; il est devenu pour moi un terrain dâexploration. Les effets de profondeur, de luminositĂ©, dâintensitĂ© et dâatmosphĂšre que je peux obtenir mâintĂ©ressent Ă©normĂ©ment. On peut voir venir, mĂ»rir, Ă©clore la couleur. Il me plait aussi de «penser» les couleurs avant quâelles ne soient appliquĂ©es sur la toile, de spĂ©culer mentalement sur les tons et leur interactions.
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Lâautre caractĂ©ristique de la couleur qui me tient beaucoup Ă cĆur, câest son aspect si profondĂ©ment sensoriel et Ă©motif. Il nâest absolument pas question ici de mâattarder sur la trĂšs longue liste dâinvestigations, de rĂ©flexions ou de doctrines sur la couleur Ă travers lâhistoire, sur son symbolisme, sur ses effets psychologiques, etc. Jâen connais les textes fondateurs, mais il me suffit de constater Ă quel point les couleurs ont des effets marquants qui rĂ©sonnent en moi âphĂ©nomĂšnes Ă©motifs, affectifs qui ouvrent Ă une sorte dâempirisme jouissif de la couleur. Le plaisir, la jouissance de la peinture ont toujours fait partie intĂ©grante de mon travail.
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Il est clair, bien entendu, que je ne fais pas une peinture dâordre hĂ©doniste, les prĂ©occupations et la direction de mon travail vont bien au-delĂ du seul plaisir. Câest pour cela que je peux me permettre dâaccentuer cet aspect sensoriel.
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La couleur dans mes peintures a trait Ă la sĂ©duction, Ă la volontĂ© de conduire le spectateur. Dans mon travail la couleur charge la structure iconique et conceptuelle â les motifs, les objets, les surfaces â dâune dâintensitĂ© qui les transfigure prĂ©cisĂ©ment parce quâelle nâest pas tout Ă fait rĂ©aliste. Il en rĂ©sulte un sentiment de prĂ©sence qui est dĂ» Ă la façon dont la couleur est appliquĂ©e; sa fragmentation par petites touches accumulĂ©es produisant cette densitĂ©. Cette sensation de densitĂ© tient aussi Ă la perception du temps, Ă sa concentration dans lâinfinie surimposition de couches et de touches, de glacis qui forment la surface de mes peintures.
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LâidĂ©e que mon Ćuvre se rĂ©pĂšte toujours en changeant dâapparence est une lecture que je considĂšre comme valable. Elle peut se justifier, mĂȘme sâil sâagit dâune vision appauvrissante. Mais la rĂ©duire Ă cette rĂ©pĂ©tition serait un peu triste. Jâai une autre vision des choses. DĂšs le dĂ©but, quand jâai instaurĂ© la notion de famille de peintures, lâaspect de la rĂ©pĂ©tition a Ă©tĂ© pris en compte car je savais que des motifs allaient revenir de façon plus ou moins continue pendant un laps de temps indĂ©terminĂ©. Comme je lâai dĂ©jĂ dit, jâai conçu mon travail dĂšs lâorigine Ă partir de familles ou de groupes de tableaux interconnectĂ©s par leurs analogies formelles ou leur fraternitĂ© conceptuelle de sorte que plusieurs motifs peuvent ĂȘtre repris de façon indĂ©finie.
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Actuellement lâinfluence de la couleur sur les humeurs ou les Ă©tats dâĂąme me semble fondamentale. Un de mes Mantos dâun jaune citronnĂ© a peu Ă voir avec un autre dâun jaune dorĂ© par exemple. Ce sont deux rĂ©alitĂ©s sensorielles et affectives diffĂ©rentes. Cette variation, qui pourrait passer pour anodine, est pour moi irrĂ©sistible, indispensable. Ces deux rĂ©alitĂ©s exigent dâexister toutes deux! Chacune mĂ©rite dâĂȘtre une rĂ©alitĂ© totale, autonome, une peinture Ă part entiĂšre. Imaginons alors lâeffet dâun Manto rouge sang et comparons-le au jaune citronnĂ©… LĂ , nous sommes vraiment devant deux rĂ©alitĂ©s, deux expĂ©riences profondĂ©ment diffĂ©rentes; et mĂȘme si le motif est trĂšs semblable, voire le mĂȘme, comment lâignorer? Le fait que le mĂȘme motif revienne transformĂ© en une autre rĂ©alitĂ© sensorielle et affective signifie-t-il automatiquement «rĂ©pĂ©tition»? Est-ce que câest aussi simple? De lâautre cotĂ©, suffit-il de changer de sujet, de motif ou mĂȘme de thĂ©matique pour pouvoir parler de changement?
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A mon avis, la puissance de la couleur peut influer le contenu du tableau. Elle peut dans une certaine mesure le modifier, en contredire le sens ou le magnifier par exemple (mais au-delĂ des mots, sĂ»rement), lâenrichir en quelque sorte. Il me semble quâon est loin ici dâun simple travail de remplissage. Comme je le disais au dĂ©but, tant que je ne percevrai pas lâĂ©puisement dâune forme et que jâĂ©prouverai le besoin, lâurgence et surtout le dĂ©sir dâutiliser un sujet dĂ©terminĂ©, je continuerai de le faire.
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Dans mon cas, souvent, câest comme si les peintures montraient leur besoin dâĂȘtre, leur urgence dâexister. Le tableau sâimpose de lui mĂȘme. Ce qui sâaccommode bien avec lâurgence, le dĂ©sir que je peux Ă©prouver. Cette urgence, ce dĂ©sir sont pour moi comme des garants du non-Ă©puisement des formes. Il me semble que mon Ćuvre demeurera toujours la mĂȘme, mais il faut savoir quâen peinture tout est apparence. Si lâapparence de la peinture change, la peinture change tout simplement.
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Ph. C.: La couleur et sa magnificence dĂ©corative, sa sensualitĂ© ne serait-elle pas le premier signe dâune nĂ©gation de lâhistoire, de la variation, du changement? Que rĂ©pondrais-tu Ă ceux qui te diraient que ton travail incarne lâimage dâun monde idĂ©al, sans rĂ©fĂ©rence au «sĂ©culier» â ce qui les assimilerait Ă un espace utopique, anachronique dont la rĂ©fĂ©rence majeure serait religieuse?
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P. P.: Je ne crois pas que la magnificence et la sensualitĂ© de la couleur soient forcĂ©ment, uniquement dĂ©coratives. La couleur nâest pas lĂ seulement pour faire plaisir. Il nâest pas interdit que la couleur puisse aussi avoir une dimension plus complexe et plus profonde que le seul plaisir au sens superficiel. Peut-ĂȘtre tout dĂ©pend-il de lâintention qui la motive et de ce que le peintre en fait.
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Mais pour en venir Ă la question, sâil est vrai que mon travail ne fait aucune rĂ©fĂ©rence directe ou explicite Ă notre Ă©poque, cela ne veut pas dire que tout indice de notre temps soit absent. Mes peintures nâauraient jamais pu exister telles quâelles sont Ă une autre Ă©poque. Elles impliquent une prĂ©sence humaine implicite, car la presque totalitĂ© des motifs reprĂ©sentĂ©s (façades, bols, barques, etc.) sont faits de main dâhomme et leur reprĂ©sentation, peut-ĂȘtre Ă cause du manque de mĂ©diation, joue un rĂŽle théùtralisĂ© ou dramatisant par rapport au spectateur. Ces motifs mettent en scĂšne le spectateur, ils le sollicitent, lâinterrogent; câest Ă lui de se faire une idĂ©e de leur nature et de leur utilitĂ©.
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Les constructions, bien quâelles rappellent lâarchitecture religieuse romane, nâindiquent ni la fonction ni la nature des bĂątiments ou des façades. Ces architectures ont Ă©tĂ© minimalisĂ©es pour ainsi dire⊠Assimilant certaines tendances de lâĂ©poque, elles ont Ă©tĂ© Ă©purĂ©es, laĂŻcisĂ©es, «modernisĂ©es». Le rĂ©ductionnisme et lâamplification des motifs apparus dans mes tableaux vers la fin des annĂ©es 1980 par souci de crĂ©er un impact plus efficace sur le spectateur, coĂŻncident avec ma dĂ©couverte un peu tardive de lâart minimaliste des annĂ©es 1970. Sâil nây a pas eu dâinfluence Ă proprement parler, on peut dire quâun certain formalisme en vogue peut avoir jouĂ© un rĂŽle rassurant.
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Bien quâelle ne tĂ©moigne pas de façon Ă©vidente de lâĂ©poque ou de lâhistoire de lâart des soixante-dix derniĂšres annĂ©es, ma peinture sâinscrit dans lâhistoire et dans son temps. Elle nâest pas utopique car elle ne se prĂ©sente aucunement comme un exemple Ă suivre ou comme un modĂšle; elle serait plutĂŽt a-topique. Dâailleurs, si elle Ă©tait rĂ©alitĂ©, elle serait strictement insupportable, invivable. Il sâagit dâun monde idĂ©al dans la mesure ou toute scĂšne ou paysage ordonnĂ© en peinture lâest, ainsi que toute abstraction ou stylisation dâordre formel. Piero est aussi idĂ©al que Poussin ou Mondrian, et Morandi autant que Rothko.
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Mon travail en peinture est un travail contemplatif, il utilise des rĂ©fĂ©rents qui font allusion Ă lâancien et au sacrĂ©, il utilise une technique manuelle, trĂšs lente et Ă©laborĂ©e, qui prĂ©suppose une volontĂ© de vivre le temps de façon moins accĂ©lĂ©rĂ©e; il nâest pas Ă©tonnant que certains puissent le percevoir comme anachronique. En tant quâOccidentaux modernes ou postmodernes, nous avons accĂšs Ă un inventaire de savoir-faire artistiques vraiment Ă©norme. Pourquoi ne pas lâactiver, pourquoi ne pas sâen servir? La possibilitĂ© de se lâapproprier, dâutiliser certains fragments de cet hĂ©ritage qui nous sont encore intelligibles pour parler de nous maintenant pourrait se rĂ©vĂ©ler pertinent et me semble tout Ă fait lĂ©gitimeâŠ
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Quand Ă la question du religieux, câest un clichĂ©, mais, elle touche Ă plusieurs aspects de notre existence et pas seulement au fait de suivre de prĂšs ou de loin une doctrine ou une croyance dĂ©terminĂ©e. Câest au fond le problĂšme du sens et toute idĂ©e impliquant la notion de qualitĂ© ou dâĂ©thique est dans une certaine mesure tributaire de ce problĂšme. Je ne crois pas que ma peinture fasse rĂ©fĂ©rence Ă la religion stricto sensu. Dâune façon bien plus gĂ©nĂ©rale â et en mettant de cĂŽtĂ© mon agnosticisme â, on pourrait dire quâil y a dans mon travail un aspect mĂ©taphysique ou spirituel, ne serait-ce quâen creux. En bref, le lien nâest peut-ĂȘtre plus, mais sa trace demeure.
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Par son imagerie connotĂ©e, sa technique picturale, par le temps et le travail investi dans chaque tableau, ma peinture fait allusion Ă la question du sens, au fait quâil apparaĂźt inaccessible. Elle parie sur la notion du vide, sur ce qui attend dâĂȘtre rempli, sur lâabsence de sens ultime, voire mĂȘme sur lâabsence de sens tout court; elle sâinscrit Ă sa maniĂšre comme une des innombrables possibilitĂ©s de vivre et de faire de lâart dans ce siĂšcle, mais elle se refuse de rendre compte de notre temps dâune façon sociologique ou journalistique. Câest donc un cas bien atypique dans notre contemporanĂ©itĂ© et jâespĂšre quâil y aura encore de la place pour lâaccueillirâŠ
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Ph. C.: Est-ce que cette place pourrait se dĂ©finir par ton rapport Ă une «pĂ©ruvianité»? Autrement dit, et pour autant que cette question ait lieu dâĂȘtre, comment se dĂ©finit ta position par rapport Ă ton pays dâorigine, Ă son art et Ă son histoire?
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P. P.: Câest possible, mais la «place» Ă laquelle je pensais, excuse du peu, trouvait son sens dans le contexte de lâart en gĂ©nĂ©ral. Le fait que je sois pĂ©ruvien est toujours lĂ , Ă la base. Cela fait partie de ce qui me constitue, mais de façon implicite et non pas explicite. Jâen suis conscient, mais au fond je nây pense quâassez rarement. Câest surtout par rapport Ă la situation gĂ©ographique et Ă lâhistoire culturelle de mon pays que je pourrais situer cette «pĂ©ruvianité», ma pĂ©ruvianitĂ©.
Le fait que je sois nĂ© dans une famille de culture et de mĆurs complĂštement occidentales, dans un pays Ă©loignĂ© des grandes mĂ©tropoles culturelles et qui dĂ©pendait et dĂ©pend toujours culturellement dâelles, illustre un aspect important de mon identitĂ© culturelle.
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Je nâai eu pendant mon enfance que peu de contacts avec lâart prĂ©colombien et guĂšre plus avec lâart colonial du PĂ©rou. A lâĂ©cole on nous enseignait lâhistoire des cultures prĂ©-incas et incas ainsi que lâĂ©poque coloniale, mais lâaccent nâĂ©tait pas vraiment mis sur lâart. On voyait les choses sous une optique occidentale un peu XIXe siĂšcle et lâart prĂ©colombien Ă©tait perçu comme quelque chose de fini comme lâart aztĂšque ou lâart Ă©gyptien â un art et une esthĂ©tique qui avaient vĂ©cu, dont le cycle Ă©tait rĂ©volu. Cet art Ă©tait le vestige dâun passĂ©, dâune culture non occidentale et, qui plus est, plus tout Ă fait vivante.
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En plus, comme le contact avec lâart moderne Ă lâĂ©cole Ă©tait presque inexistant, nous nâavions pas de rĂ©fĂ©rents modernes comme Klee, Albers ou dâautres, qui auraient pu nous sensibiliser Ă lâart de lâancien PĂ©rou et nous faire voir ce quâil y avait dâadmirable et surtout de rĂ©cupĂ©rable en lui.
Je sais que lâexpĂ©rience dâautres artistes au PĂ©rou a Ă©tĂ© bien diffĂ©rente de la mienne. Je connais des gens qui trĂšs tĂŽt dans leur vie ont eu un rapport esthĂ©tique important voire essentiel avec lâart prĂ©colombien ou avec lâart colonial du PĂ©rou. Lâart prĂ©colombien a marquĂ© nombre dâartistes pĂ©ruviens importants.
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Dans mon cas le modĂšle par excellence fut lâOccident europĂ©en ou nord-amĂ©ricain dont provenait la presque totalitĂ© de notre culture. Je pourrais dire que ma culture et mon rapport Ă lâart sâest construit le regard dirigĂ© vers les mĂ©tropoles occidentales, la spĂ©cificitĂ© pĂ©ruvienne demeurant pĂ©riphĂ©rique. De toute façon, il ne faut pas oublier que jusque dans les annĂ©es 1970 â je suis parti du PĂ©rou en 1975 â lâactualitĂ© artistique Ă©tait centrĂ©e sur lâEurope et les Etats-Unis et que dâailleurs mĂȘme le dĂ©bat sur la signification colonialiste ou post-colonialiste de cette situation Ă©tait en grande partie encore Ă cette Ă©poque dĂ©terminĂ©e par lâintelligentsia marxiste occidentale. Lâagenda intellectuel, en tout cas dans le domaine de lâart, nâĂ©tait pas encore devenu postmoderne ni les discours pluriels.
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Câest donc surtout un regard lointain, anxieux et candide vers les pĂŽles culturels occidentaux qui mâa formĂ© et inspirĂ© et qui, bien que je vive en Europe depuis si longtemps, me forme encore. Ătre pĂ©ruvien et aimer profondĂ©ment lâart et la culture europĂ©enne, en ĂȘtre mĂȘme imbibĂ©, tout en sachant que je ne suis pas europĂ©en et que je ne pourrai jamais vraiment lâĂȘtre, telle est pour lâessentiel ma pĂ©ruvianitĂ©.
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Ph. C.: Quel est le statut de tes travaux annexes? Je pose cette question avec Ă lâesprit lâidĂ©e que ces travaux, arrivĂ©s plus tard dans ton Ćuvre, y ouvrent un nouvel espace de reprĂ©sentation et semblent souvent plus proches des recherches actuelles, notamment quant Ă la citation et Ă la place du mot face Ă lâimage?
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P. P.: Je conçois mes photogravures, mes sĂ©rigraphies et plus rĂ©cemment mes digigraphies comme un complĂ©ment Ă ma peinture. Une façon de rendre explicites des questions qui mâhabitent, de proposer un statement ou de mettre en Ă©vidence certains aspects de ma recherche picturale. GĂ©nĂ©ralement, ces travaux constituent une rĂ©flexion oĂč lâimage et le verbe sâunissent dans une synthĂšse conceptuelle qui porte spĂ©cifiquement sur mon activitĂ© picturale; dâautres fois, leur relation avec la peinture est moins directe et ils touchent plus Ă mes intĂ©rĂȘts philosophiques, Ă mes positions esthĂ©tiques. Mais ces Ćuvres sont toujours liĂ©es de prĂšs ou de loin Ă mon travail pictural dont elles tirent en quelque sorte leur raison dâĂȘtre.
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Câest vrai, ces Ćuvres ne sont pas nĂ©es en mĂȘme temps que ma peinture, elles sont arrivĂ©es plus tard et elles renvoient au contexte artistique dans lequel je me trouvais Ă lâĂ©poque. CâĂ©tait pour moi une façon «dâouvrir une porte» sur la particularitĂ© de mon travail de peinture, une façon de le rendre plus accessible Ă un public, Ă une critique que je percevais comme Ă©tant moins intĂ©ressĂ©s par la peinture â et de surcroĂźt par une peinture qui, sans passer par la photo, reposait sur lâespace perspectif et qui Ă©tait dâune facture sensuelle, sensorielle, artisanale â que par un art dâordre purement conceptuel et distancĂ©.
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Je tiens nĂ©anmoins Ă prĂ©ciser que ces travaux ont fait partie de mon Ćuvre depuis ma premiĂšre exposition personnelle et quâils ont presque toujours accompagnĂ© mon travail de peinture depuis. Ces Ćuvres mâont considĂ©rablement aidĂ© et motivĂ© dans ma rĂ©flexion sur mon travail de peinture en crĂ©ant une sorte de dialectique entre ma peinture, sa facture, son contenu plutĂŽt contemplatif et son difficile contexte historique.
Mes travaux les plus rĂ©cents dans le domaine du multiple sont fondĂ©s conceptuellement sur la conception hermĂ©tique, qui fit fureur Ă la Renaissance, des correspondances entre microcosme (lâhomme) et macrocosme (le monde, lâunivers). En citant deux Ćuvres en apparence disparates de deux grands artistes europĂ©ens de diffĂ©rentes Ă©poques, jâatteste mon attachement Ă la tradition picturale de lâOccident. Lâune de ces images fait allusion Ă mon intĂ©rĂȘt pour les rĂ©ceptacles en tant quâobjets en attente dâun contenu et, Ă leur capacitĂ© Ă devenir un paysage. Câest le cas de la vasque par exemple, mais jâessaie de suggĂ©rer la mĂȘme chose Ă partir de la figure humaine.
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Je ne sais pas si je continuerai toujours Ă produire de ces «travaux annexes» comme tu les appelles, car ils ne naissent pas de la mĂȘme nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure que les peintures. Ils correspondent plus au besoin de justifier quâĂ celui de montrer. Ils constituent en quelque sorte lâaspect exclusivement cĂ©rĂ©bral, stratĂ©gique et discursif de mon Ćuvre, son cotĂ© «froid» et «lĂ©ger» si lâon veut, ce qui nâimplique pas quâils soient dĂ©pourvus de poĂ©sie.
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Quant aux citations, symptĂŽme si postmoderne, elles viennent de ce que je mâapproprie, jâincorpore Ă mon travail les concepts, dictons, fragments de lectures, Ćuvres dâart qui me nourrissent.
Ces «travaux annexes», de par leur facture «technologique» et leur absence totale ou presque dâintervention artisanale, de par leur rendu impersonnel, voire industriel, contrastent fortement avec mes peintures; et il nâest pas Ă©tonnant quâils semblent plus actuels quâelles, vu leur posture de distanciation et de mĂ©diation, caractĂ©ristique de tant de crĂ©ations propres Ă notre Ă©poque.
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Dâautre part, on peut dire que lâaccumulation massive de lettres, de signes et de mots qui finit par faire apparaĂźtre des images dans ces travaux constitue bien un rappel de lâaccumulation infinie de touches picturales qui fait surgir lâimage Ă la surface de mes peintures.
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Ces Ćuvres sâintĂšgrent apparemment sans problĂšme, sans susciter de soupçons ni de rĂ©sistances, au contexte artistique actuel. Presque impermĂ©ables aux prĂ©jugĂ©s contemporains, leur seule apparence fait que, bien avant dâĂȘtre comprises (si jamais elles le sont), elles attirent lâattention et sont en gĂ©nĂ©ral acceptĂ©es dâemblĂ©e.
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HeureusementâŠ