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Texte de Ricardo Wiesse 2024
VOIR, PEINDRE, PENSER
âIl y a dans ce que je vois quelque chose que je ne vois pas. Qui fait la magie de ce que je vois.â
           Roger Munier
âLa rose est sans pourquoi, elle fleurit parce quâelle fleurit.â
Ăngelus Silesius
Le parcours de Pedro Peschiera constitue, sur le plan vital et artistique, un cas particulier parmi les peintres pĂ©ruviens de sa gĂ©nĂ©ration : nĂ© et formĂ© Ă Lima, il a Ă©migrĂ© en Suisse il y a plus de quatre dĂ©cennies. Ătabli Ă GenĂšve, il dĂ©veloppe au bord de son grand lac une Ćuvre complexe et Ă©nigmatique, conçue dans des termes absolument personnels. MalgrĂ© la distance qui les Ă©loigne totalement des tendances actuelles et des lieux communs de cette Ă©poque, les richesses formelles et conceptuelles dĂ©ployĂ©es dans leurs toiles sâĂ©tablissent et sâenracinent Ă part entiĂšre dans les espaces turbulents de notre contemporanĂ©itĂ©.
Ătudiant passionnĂ© des traditions culturelles du soi-disant Vieux Monde des conquĂ©rants chrĂ©tiens de lâAmĂ©rique, Peschiera sâest familiarisĂ© avec lâunivers symbolique de lâarchitecture mĂ©diĂ©vale, avec les maĂźtres peintres de la premiĂšre Renaissance, avec les maniĂ©ristes et avec les modernes assimilĂ©s par son esprit critique, nettement sĂ©lectif. Dans ses Ćuvres, les tonalitĂ©s chromatiques de la cĂŽte dĂ©sertique de son pays natal persistent Ă©galement, bien que voilĂ©es, Ă©vocations dâun lien nostalgique quâil ne veut pas perdre. « Ătre pĂ©ruvien, a-t-il dĂ©clarĂ©, et aimer profondĂ©ment lâart et la culture europĂ©ennes, ĂȘtre immergĂ©, mais savoir toujours que je ne suis pas europĂ©en et que je ne pourrai pas lâĂȘtre, que je serai toujours loin, constitue une grande partie de ma pĂ©ruvianitĂ©. Point final. Il nâest pas pertinent dâapprofondir cette question: ses rĂ©alisations visuelles le distinguent comme un crĂ©ateur cosmopolite indĂ©pendant et rĂ©flĂ©chi, lancĂ© dans la recherche dâun contenu transcendant, sans aucune concession aux contraintes changeantes des goĂ»ts actuels et du marchĂ©.
Dans un sens opposĂ© Ă celui de lâavant-garde artistique qui, il y a plus dâun siĂšcle, a renoncĂ© Ă ses propres fondements civilisationnels et a eu recours Ă lâexotisme des pĂ©riphĂ©ries « primitives » Ă la recherche dâun air pur, Peschiera plonge fondamentalement dans lâantiquitĂ© grĂ©co-latine classique et son hĂ©ritage ancien. Solitaire â bien que non isolĂ© â sa vision et sa pratique remettent en question les impositions de la pensĂ©e dominante, autoritaire et discriminatoire, typiques de notre prĂ©sent tanatisĂ©, soumis au fanatisme et aux peurs irrĂ©ductibles. Comment un tempĂ©rament comme le sien rĂ©agit-il aux dĂ©rapages de la marche collective vers lâautodestruction, malgrĂ© les avancĂ©es scientifiques et technologiques qui Ă©tonnent chaque jour?
Les peintures de Peschiera sâinscrivent dans un plaidoyer Ă contre-courant â bien que marginal, Ă peine visible, rĂ©duit au silence sous les dissonances dominantes â pour prĂ©server les valeurs dans tous les domaines et dans tout ordre de choses. DĂ©diĂ© Ă la culture dâidĂ©aux inaliĂ©nables, il affronte le dĂ©fi persistant de la mort collective avec les armes disponibles de sa crĂ©ativitĂ© mentale et manuelle. Il sâagit dâun combat tenace, calme et lucide contre les sorties de secours et les fausses idĂ©es sur lâimmĂ©diatetĂ©, rĂ©pandues sur la surface de la terre. Avec obstination, lâartiste imagine et conquiert des espaces libĂ©rĂ©s du cauchemar ambiant. Dans son Ćuvre, le principal protagoniste de lâart de la peinture domine, souverain, autonome, imperturbable : la couleur. Ses compositions immobiles, sereines, empreintes de qualitĂ©s contemplatives, sont des dĂ©cors vides, radicalement dĂ©pourvus de toute agitation et prĂ©sence animĂ©e. Le spectateur y est immergĂ©, baignĂ© de transparences chromatiques semblables Ă celles des vitraux mĂ©diĂ©vaux. DĂ©licates au plus haut point, ces dĂ©gradĂ©s tonals semblent issus dâun univers alternatif, contrastant dans leur perfection harmonieuse avec la sombre violence du monde qui implose sous nos regards stupĂ©faits. DiscrĂštement, le peintre â malgrĂ© ou grĂące Ă son agnosticisme dĂ©clarĂ© â persĂ©vĂšre et fouille inlassablement, confiant dans les capacitĂ©s supĂ©rieures quâil reconnaĂźt en lui-mĂȘme et, par extension, en lâhumanitĂ© tout entiĂšre. Souterrainement, sa pratique imite celle de ses ancĂȘtres des catacombes romaines, qui laissaient derriĂšre eux leurs emblĂšmes salvateurs avant dâĂȘtre dĂ©vorĂ©s par des bĂȘtes sauvages rendues folles par la faim. Lâune de ses dĂ©clarations est particuliĂšrement Ă©clairante: «Le lien religieux nâest peut-ĂȘtre plus lĂ , mais la trace demeure.»
«Ma peinture nâaurait pas pu exister Ă une autre Ă©poque», prĂ©cise-t-il. La pierre angulaire de son mĂ©tier, ses connaissances techniques â atypiques Ă notre Ă©poque â proviennent de fournisseurs aussi prolifiques et abordables que jamais dans lâhistoire, quâil dĂ©finit comme «lâĂ©norme inventaire hĂ©ritĂ© Ă travers les Ăąges ». Son culte du travail manuel lâa amenĂ© Ă Ă©tudier, parmi dâinnombrables traitĂ©s, les 189 chapitres du Livre de lâArt de Cennino Cennini – Ă©lĂšve dâAgnolo Gaddi, initiĂ© Ă son tour par son pĂšre, Taddeo, filleul et disciple pendant 24 ans du grand Giotto â ainsi que de contacter personnellement des artistes comme Tilsa Tsuchiya, qui lui a insufflĂ© son goĂ»t pour la qualitĂ© de la surface picturale, ainsi que sa dĂ©couverte de la peinture appliquĂ©e par glacis. Une autre grande peintre pĂ©ruvienne, Julia Navarrete, qui sans interruption a exercĂ© sur lui son enseignement depuis ses jours lointains Ă lâĂcole des Arts Plastiques de lâUniversitĂ© Catholique du PĂ©rou, oĂč son directeur Adolfo Winternitz rĂ©pĂ©tait comme un mantra que le travail de lâartiste consistait en «10 pour cent dâinspiration et 90 pour cent de transpiration.» Ses prĂ©occupations intellectuelles lâont amenĂ© pendant plusieurs semestres dans les classes dâenseignants aussi Ă©minents que lâhumaniste George Steiner, Ă se familiariser avec la littĂ©rature moderne ainsi quâavec les textes des Premiers PĂšres de lâĂglise – OrigĂšne, Jean DamascĂšne, Augustin dâHippone â et Ă sâaventurer temporairement dans les monastĂšres cisterciens pour expĂ©rimenter de premiĂšre main lâaustĂ©ritĂ© quotidienne de leurs occupants. Ses thĂšmes picturaux tĂ©moignent fidĂšlement du mĂȘme renoncement radical et de la mĂȘme approche respectueuse de la rĂšgle stricte de ces renonçants, aux antipodes de lâhĂ©donisme Ă©cervelĂ© qui distrait et soumet le profane commun et ordinaire.
Peschiera se dĂ©crit comme « quelquâun qui aime la peinture » et reconnaĂźt: «Ma peinture et son espace et mĂȘme sa couleur ont quelque chose de intrinsĂšquement italien.» Avec cela, il revendique gĂ©nĂ©tiquement une sensibilitĂ© nourrie par ses visites artistiques exhaustives au pays de ses aĂźnĂ©s. Sans prĂ©tention, il erre toujours en admirant musĂ©es et monuments, et suit involontairement le chemin du magicien des cavernes, de lâermite du dĂ©sert, de lâarchitecte roman, du tailleur de pierre gothique et de lâavant-gardiste solitaire, devenu un mĂ©dium qui relie le haut et le bas. Transmetteur de beautĂ©s avide et laborieusement assemblĂ©es, il vit pour peindre, convaincu que sa routine devant le chevalet se transmue en Ă©panouissement personnel. Alors seulement, il devient le premier spectateur de naissances Ă©tonnantes, gĂ©nĂ©rateur de sens et de surprises incomparables. FascinĂ© par le pouvoir Ă©motionnel et sensuel de la couleur, il vĂ©rifie Ă quel point chaque bande de lâarc-en-ciel influence le contenu du tableau: «Câest comme si les tableaux exprimaient un besoin dâĂȘtre, leur urgence dâexister.»
Les possibilitĂ©s infinies de superposition, la proximitĂ© ou le voisinage des champs de couleur – comme le dĂ©montrent les Ćuvres de Mark Rothko et Josef Albers, le premiĂšres «atmosphĂ©riques» et les autres «hard-edge» – ainsi que leurs approches et variations, fonctionnent comme des «garants du non-Ă©puisement des formes ». Si Ă ses dĂ©buts Peschiera gardait ses distances avec la meilleure peinture du siĂšcle dernier (« lâavant-garde, affirmait-il, nâavait que peu ou rien Ă voir avec mon rapport Ă la vie ou au monde »), son apprĂ©ciation changea au fil du temps devant lâĆuvre paradigmatique de Kazimir MalĂ©vich et de ses disciples, notamment certains minimalistes amĂ©ricains. InspirĂ© par lâaffirmation « moins câest plus », inventĂ©e par lâarchitecte Mies Van der Rohe, les carrĂ©s (presque) monochromes dâAd Reinhardt, les trames rĂ©ticulaires dâAgnĂšs Martin, la «religiositĂ© sans images» de Brice Marden et une longue liste dâautres, influencĂšrent de maniĂšre dĂ©cisive le revirement notable de sa peinture au cours des derniĂšres dĂ©cennies, en enflammant sa palette il remit lâaccent sur le plan comme rĂ©ceptacle dâinteractions rĂ©verbĂ©rantes, des vibrations joyeuses. Ce carrefour amena le peintre Ă prĂ©ciser sa volontĂ© de «forcer un peu les choses» en les «transfigurant».
Loin des dĂ©sirs mimĂ©tiques, Peschiera Ă©rige des murs fantastiques, lisse les façades incrustĂ©es de topazes, de saphirs, dâĂ©meraudes, dâamĂ©thystes et dâinnombrables particules de joyaux, solidement cimentĂ©es par la gĂ©omĂ©trie. Ces Ă©tudes architecturales â pensons-nous â auraient comblĂ© Georges Seurat comme lâaccomplissement de ses rĂȘves et de ses intuitions les plus audacieuses. Sa technique dĂ©mantĂšle perceptivement la continuitĂ© visible commune en unitĂ©s minuscules, fusionnĂ©es par la science de la couleur : un rĂ©gal pour lâĆil contenu dans les approches prĂ©maturĂ©ment tronquĂ©es du maĂźtre pointilliste français. La main et lâentendement sensible pulsent ces plans splendides, dĂ©passent qualitativement la rĂ©alitĂ© habituellement observable et atteignent des dimensions auratiques aussi familiĂšres aux anciens quâĂ©tranges aux vues actuelles, satisfaites et atrophiĂ©es par leurs appareils et leurs pixels.
Un arc de soixante millĂ©naires sâĂ©lĂšve entre lâart aborigĂšne dâAustralie â la culture vivante la plus ancienne de la planĂšte, oĂč le « point » fonde les recrĂ©ations du Temps du RĂȘve jusquâĂ aujourdâhui â les Ćuvres tardives de Vermeer, le « chromoluminarisme » â ou « divisionnisme » â post- lâimpressionnisme de Seurat et Signac, les surfaces pointillĂ©es du cubisme synthĂ©tique parisien dites « confettis » et les points « benday » de Roy Lichtenstein. Dans ses textes thĂ©oriques, Vassili Kandinsky dĂ©finit le point comme « lâunitĂ© la plus simple de lâimage », dont la rĂ©pĂ©tition permet dâobtenir « des sonoritĂ©s visuelles diffĂ©rentes ». Ce rĂ©cit succinct nâentend pas Ă©puiser les prĂ©cĂ©dents des Ćuvres Ă©voquĂ©es ici, mais seulement donner une idĂ©e de lâomniprĂ©sence de cet Ă©lĂ©ment primordial de la peinture, « origine », selon les mots de Kandinsky, «du reste des formes naturelles».
Solides, massifs comme les figures gĂ©omĂ©triques de base, les parallĂ©lĂ©pipĂšdes construits par Peschiera se dressent les pieds fermement ancrĂ©s au sol. Ses formes Ă©lĂ©mentaires reposent sur la mesure rigoureuse et patiemment calibrĂ©e des structures linĂ©aires projetĂ©es comme un hĂ©bergement sĂ»r pour les dĂ©ploiements chromatiques ultĂ©rieurs, des plans diffĂ©renciĂ©s par les tons de leurs orientations lĂ©gĂšrement contrastĂ©es, sans aucune allusion aux heures ou au passage du temps lui-mĂȘme occasionnant les ombres projetĂ©es par la source lumineuse, le Soleil. AjustĂ©s au pĂ©rimĂštre quadrangulaire, posĂ©s avec la prĂ©cision des grands perspectivistes (Alberti, Uccello, Da Vinci), dans ces Ă©crans polychromes se dissolvent les dichotomies conventionnelles figuration/abstraction, passĂ©/prĂ©sent, et lâopposition gravitationnelle entre peinture rĂ©tinienne et art conceptuel, aussi captivante que la personnalitĂ© insolente, ludique et subversive de son auteur, Marcel Duchamp. Les inventions de Peschiera ne peuvent ĂȘtre attribuĂ©es Ă aucun style antĂ©rieur, hormis son air roman vague et lointain. Si nous renonçons aux allusions au monde physique â aux sols et aux ciels statiques qui les encadrent â il ne restera que des parallĂšles horizontaux progressifs, symĂ©triquement arquĂ©s, des schĂ©mas Ă peine diffĂ©renciĂ©s les uns des autres. Ce sont des constructions abstraites, concrĂ©tions dâobjets logĂ©s dans lâesprit, qui dessine, tourne, scrute Ă volontĂ© et navigue dans des labyrinthes intellectuels jusquâĂ les transformer en captures oniriques. Ils nâimitent rien. Elles sâouvrent comme des corps et des partitions autonomes oĂč rĂ©sonnent des harmonies visuelles, configurĂ©es par elles-mĂȘmes comme des expressions inclassables dâune gestation lente et sĂ»re, assignables â Ă©tant donnĂ© que lâart pictural manque de muse spĂ©cifique dans le panthĂ©on grec â Ă Terpsichore, «celle qui se plaĂźt Ă danser».
Il est amusant dâimaginer ce quâaurait pensĂ© Marcel Duchamp des peintures Ă la tempera Ă©mulsionnĂ©e de Peschiera, si sĂ©duisantes pour le cristallin et en mĂȘme temps porteuses dâidĂ©es Ă©laborĂ©es par besoin expressif. Ces considĂ©rations nous amĂšnent Ă rĂ©pĂ©ter un truisme: il nây a pas dâart sans concepts. Peut-ĂȘtre lâauteur des Ready-mades aurait-il pris ses distances avec ses jeux linguistiques ingĂ©nieux et rĂ©vĂ©lateurs et se serait-il ouvertement rĂ©conciliĂ© avec les mystĂšres de lâart pictural et son silence consubstantiel. (Ce nâest un secret pour personne, malgrĂ© ses dĂ©clarations incendiaires, le grand Marcel nâa jamais cessĂ© de peindre). Peut-ĂȘtre, face Ă ces dĂ©ploiements picturaux mĂ©ticuleusement pensĂ©s et fabriquĂ©s â complexement sensibles et intellectuels â aurait-il plaidĂ© pour une re-matĂ©rialisation de lâart plus que pertinente et nĂ©cessaire.
Que trouve-t-on derriĂšre les Manteaux (Mantos), de ces façades Ă©blouissantes, sinon un paysage peuplĂ© de symboles antĂ©rieurs, Ă savoir des barques, des coquillages, des tables, des puits, des bols, des cloches et autres rĂ©cipients du vide ? Un chemin long et sinueux a conduit le peintre Ă concevoir et dĂ©velopper ces plans stratifiĂ©s par des lignes prĂ©cises, ces lignes nues, progressivement arquĂ©es comme des livres ouverts qui nous enveloppent entre de subtiles modulations. Un souffle lyrique, calme, imposant, Ă la fois solennel et lĂ©ger, resplendit dans ces assises de pierre ou de brique. Lâidentification du matĂ©riau nâa pas dâimportance : ce nâest que de la peinture tout-court, juste des touches de tempĂ©ra Ă lâĆuf, une recette hĂ©ritĂ©e de Byzance, des manuscrits miniaturisĂ©s, des moines ermites qui volent invisibles sur ces surfaces. SculptĂ©s avec une diligence exceptionnelle, ces murs condensent une signification unique, inhabituelle en ces temps orphelins, dĂ©pourvus dâaspirations plus Ă©levĂ©es, dominĂ©s par le dĂ©sir de rapiditĂ© et dâefficacitĂ© productive, prĂ©mĂ©ditĂ©e, inĂ©vitablement jetable.
ArrĂȘtons-nous briĂšvement sur le titre qui regroupe les architectures: «Arches/Karakoram-Paysage». La triade provoque un effet enchanteur, abracadabrant, euphonique, faisant simultanĂ©ment rĂ©fĂ©rence au rĂ©el-gĂ©ologique (la chaĂźne de montagnes appelĂ©e Karakorum en turc, qui signifie « roche noire», Ă©quivalent au terme Krishnagin, «montagnes noires», en sanskrit), Ă lâhistoire biblique (lâarche du DĂ©luge ou celle de lâAlliance du peuple hĂ©breu avec YahvĂ©) et une signification fantastique du paysage vu comme somme et rĂ©ceptacle de sommets architecturaux. Les noms associĂ©s contiennent leur propre logique. Ils expriment dans le ton personnel de Peschiera la complexitĂ© contenue dans ses constructions apparemment simples. Rien de gratuit, des Ă©nigmes verbales ajoutent des couches de sens Ă la myriade de touches chromatiques qui se chevauchent.
La peinture est la couche externe et visible des prĂ©occupations qui bouillonnent au sein de lâartiste. Sa marche vers lâintĂ©rieur accumule les Ă©vĂ©nements, les rĂ©vĂ©lations, les dĂ©couvertes, les assimilations, les sĂ©diments significatifs. Intense, passionnĂ©e, sa veine rĂ©flexive a Ă©tĂ© marquĂ©e en permanence par des questions qui nâattendent pas de rĂ©ponse : elles cherchent seulement Ă ĂȘtre formulĂ©es clairement, et Ă ouvrir les fissures dâun mysticisme durablement enracinĂ©. Le voyageur persiste dans ses efforts dâĂ©lucidation, familier avec les rĂ©alisations spirituelles de tous les temps et de toutes origines. Son chemin avance en compagnie dâĂ©crivains aussi divers que son admirĂ© Herman Melville et le symboliste mĂ©taphysique RenĂ© GuĂ©non, jusquâĂ des auteurs peu connus du grand public. Lâun de ces derniers, Roger Munier â diffuseur français de Heidegger, commentateur du mystique quiĂ©tiste AngĂ©lus SilĂ©sius, traducteur de haĂŻkus, quâil « aurait aimĂ© rencontrer » â a Ă©crit des aphorismes Ă©nigmatiques, comme la citation qui titre ces paragraphes. Ces exemples contribuent Ă illustrer les lectures prolifiques du peintre, sa vocation Ă sonder les profondeurs, Ă sâaventurer sur le territoire du secret, du miracle de la conscience et de lâĂ©merveillement de vivre, et Ă habiter les espaces de pensĂ©e les plus cachĂ©s et les plus poĂ©tiques.
«Il y a dans ce que je vois quelque chose que je ne vois pas. Qui fait la magie de ce que je vois.» Ce «quelque chose » est une zone grise, indĂ©terminĂ©e, oscillant entre le regard qui pĂ©nĂštre et lâesprit qui sâinterroge. SimultanĂ©ment, paradoxalement, elle rĂ©vĂšle et cache les incapacitĂ©s de la raison Ă aborder le mystĂšre de lâĂȘtre ici, dans ce monde phĂ©nomĂ©nal inĂ©puisablement interprĂ©table, rĂ©sistant aux tautologies aussi connues et populaires que la dĂ©claration de Frank Stella: «Ce que vous voyez est ce que vous voyez.» Parmi tant dâautres, le grand peintre amĂ©ricain Philip Guston sâaccorde presque littĂ©ralement avec Munier: «La peinture nâest pas sur une surface mais sur un plan imaginĂ©. Cela bouge dans lâesprit. Ce nâest pas du tout lĂ physiquement. Câest une illusion, un morceau de magie. Par consĂ©quent, ce que vous voyez nâest pas ce que vous voyez. Ces deux affirmations nous ramĂšnent au cĂ©lĂšbre dicton de LĂ©onard de Vinci, pour qui la peinture est «cosa mentale».
Lâusage courant et ordinaire du sens de la vue rencontre des dĂ©fis particuliĂšrement complexes face Ă des Ćuvres picturales comme celles de Peschiera, peu enclines Ă se laisser dĂ©finir par la raison. En Ă©largissant la voie conventionnelle â le mode automatique adoptĂ© par lâĆil pour reconnaĂźtre les objets â ces Ćuvres conduisent de maniĂšre convaincante le spectateur Ă lâintĂ©rieur du plan. Les espaces peints restent invariablement bidimensionnels, mesurables, tangibles, mais ils dĂ©gagent des qualitĂ©s indĂ©finissables, inhabituelles, inabordables par les mots. Face Ă cela, nous ne pouvons que voir et rester silencieux. Les arts visuels en gĂ©nĂ©ral, et la peinture en particulier, ouvrent lâaccĂšs Ă des quadrants de sensibilitĂ© peu expliquĂ©s, mais non moins rĂ©els. Ils Ă©largissent les frontiĂšres connues, exposent les insuffisances verbales, recrĂ©ent des Ă©blouissements prĂ©conscients qui remontent au rituel palĂ©olithique, Ă lâorigine oubliĂ©e, enterrĂ©e par lâun des adversaires secrets de notre horizon artistique : la manie explicative, soi-disant dĂ©chiffrante, qui ne fait quâabĂźmer le jeu silencieux entre les stimuli et les rĂ©ponses. Nous vivons saturĂ©s dâimages, de concepts prĂ©digĂ©rĂ©s par les spĂ©cialistes, pleins de faux prophĂštes qui dĂ©crĂštent de temps en temps la mort de la peinture, du chevalet, pour qui les peintures Ă lâhuile et leurs solvants sont synonymes dâun passĂ© sans avenir. En vĂ©ritĂ©, les progrĂšs technologiques nâont fait preuve que de naĂŻvetĂ©: des parodies alĂ©atoires en 3D, des substituts hypnotiques Ă un public de masse de plus en plus infantilisĂ©, ignorant de toute la ligne des valeurs «dĂ©branchĂ©es».
Lâart de Pedro Peschiera a atteint un niveau de qualitĂ© incontestable. Son excellence conservera une pertinence permanente, Ă lâabri des changements et des modes passagĂšres. Il faut espĂ©rer que ces peintures seront un jour, espĂ©rons-le, pas trop lointain, incorporĂ©es dans des collections publiques, et que leurs rĂ©alisations seront diffusĂ©es comme musique de guĂ©rison, soulagement et antidote au dĂ©couragement gĂ©nĂ©ral. Ses peintures contrecarrent la platitude existentielle qui ravage toutes les couches sociales. Elles donnent de la dignitĂ© Ă la vie, lâexaltent. Elles renforcent les dĂ©fenses individuelles en ces temps opaques, si enclins Ă prĂ©cipiter lâindiffĂ©rence et des options dĂ©faitistes telles que le refuge dans les «zones de confort» tant Ă©voquĂ©es. Rien ne tombe du ciel, semblent-elles nous dire. Ă lâinstar des gĂ©nĂ©rations qui ont construit les cathĂ©drales en dĂ©fiant la loi de la gravitĂ©, les oppressions et les dangers qui les guettaient, elles proclament que lâĂąme humaine est capable dâentreprendre et dâaccomplir des exploits apparemment inaccessibles. Ces Ćuvres lumineuses poursuivent les diktats instructifs de transmissions culturelles ininterrompues, bien dĂ©cidĂ©es Ă vivifier les rĂȘves lointains de lâespĂšce, Ă ne pas mourir. La volontĂ© vitale contrecarre le non-sens. Elle peut le remplir de valeurs esthĂ©tiques et morales, affronter les terreurs et les incertitudes inhĂ©rentes Ă notre condition. Une tĂąche insomniaque, constante, responsable, toujours Ă portĂ©e de main.                         Â
Ricardo Wiesse R.